Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek : 5 ruptures rendues possibles par la crise #aprèscorona

“Ce qui était impossible impose aujourd’hui sa faisabilité. Ce qui était illusoire est aujourd’hui sur le terrain” estiment Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek, Partners de SouthBridge A&I.

La réponse du Maroc à la pandémie a été rapide, profonde et relativement exhaustive. Il ne s’agit pas ici de juger de la pertinence des actions. C’est un débat vain et inutile; la situation nous oblige à l’union sacrée derrière les décisions courageuses qui ont été prises. Force est de constater que le Maroc est pris en exemple dans l’anticipation et la gestion de cette crise.

D’ailleurs, les mesures de soutien des entreprises ont été lancées dans l’optique de garantir des revenus minimums aux employés pendant cette crise, et ne constituent qu’une faible atténuation du risque de faillite réel dû à l’arrêt de l’activité. Elles devront certes être approfondies dans un deuxième temps dans une perspective de sauvegarde et de relance.Néanmoins, comme partout dans le monde, les dégâts sociaux, économiques et financiers, issus des mesures de mitigation poursuivis par l’ensemble de la planète, seront considérables. Et cela arrive à un moment où notre modèle de développement, à bout de souffle, est en reconstruction. Aujourd’hui, les priorités annoncées sont claires, d’abord la santé des citoyens et la sécurité d’approvisionnement, ensuite l’emploi et enfin l’économie.

Cependant, des décisions sont prises, rapidement, et surtout mises en œuvre dans un délai très court. Aujourd’hui, la majorité des Marocains ont entamé un changement de leurs habitudes sociales et respectent un confinement strict avec civisme et responsabilité. Un mécanisme de chômage partiel a été décidé et mis en œuvre à large échelle en un temps record.

Des aides directes, longtemps envisagées, sont décidées et distribuées en deux semaines. Des cours sont dispensés en virtuel par les écoles, les universités et les instituts de formation professionnelle. Des agences urbaines se digitalisent et dématérialisent leurs process. Tout cela exécuté en moins d’un mois. Cette nouvelle réponse de l’Etat est perçue très positivement et rétablit la confiance dans nos institutions. Elle présage positivement la nouvelle relation dans le respect et la dignité avec les citoyens. C’est l’occasion d’aller plus loin.

Cette crise est l’opportunité pour faire avancer notre modèle social et économique sur des sujets consensuels mais souvent bloqués par des préjugés

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Ce qui était impossible impose aujourd’hui sa faisabilité. Ce qui était illusoire est aujourd’hui sur le terrain. Cette crise, comme tous moments d’accélération de l’histoire, est l’opportunité pour faire avancer et aboutir notre modèle social et économique sur des sujets consensuels mais souvent bloqués par des préjugés ou des contraintes d’exécution fictives ou dépassables.
Nous avons choisi de focaliser cette analyse sur cinq ruptures possibles, complètement implémentables, et qui placeraient le Maroc sur une autre trajectoire de développement économique et de protection sociale.

1. Institutionnaliser la déclaration sur l’honneur et le contrôle a posteriori (vs ex ante)

Face à l’urgence de cette crise, le Comité de veille économique (CVE) a pris deux décisions fortes, qui sont passées quasiment inaperçues, mais qui constituent une rupture majeure par rapport au modèle d’action historique de l’Etat. Aujourd’hui, une entreprise peut profiter des dispositifs de l’Etat et de la CNSS sur simple déclaration qu’elle est une entreprise sinistrée.\

De la même manière, un ménage qui se déclare sinistré peut recevoir l’aide de l’Etat. En revanche, la CNSS ou l’Etat peuvent contrôler a posteriori et tout abus sera sanctionné d’une lourde amende. Elles augurent d’un nouveau pacte social.

Cette philosophie doit devenir la règle pour l’ensemble des interactions de l’Etat, que ce soit avec le citoyen ou avec l’entreprise. Certaines décisions aujourd’hui continuent de pâtir de cet état d’esprit historique. Source de méfiance et base d’arbitraire, elle doit être aujourd’hui officiellement dépassée dans une relation renouvelée.

Plus de 90% des actes et autorisations pour les ménages et les entreprises peuvent être annulés et remplacés par des cahiers de charges de responsabilité

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Plus de 90% des actes et autorisations pour les ménages et les entreprises peuvent être annulés et remplacés par des cahiers de charges de responsabilité, auditables sans aucun impact sur le risque pour le pays ou pour les personnes. Au-delà de fluidifier les interactions et de minimiser les sources d’arbitrage, cela traduirait un changement de paradigme dans la responsabilisation du peuple marocain, et la confiance dans son civisme.

De la même manière, autoriser les documents et les signatures électroniques et établir une confiance dans les documents originaux peut constituer une étape supplémentaire dans la création de cette nouvelle relation. Cette réforme peut prendre 10 ans comme 3 mois selon l’ambition. La loi est aujourd’hui adoptée, il devient urgent d’utiliser le même système de gouvernance qui a prévalu pour cette crise pour l’acter sur le terrain.

En période de crise, l’occasion est venue de réorienter notre politique industrielle, et de mettre des règles pour les achats publics favorisant l’économie nationale.

2. Accélérer notre système de prévoyance sociale

Le CVE a décidé d’attribuer une aide directe pour la population touchée, notamment en passant par la CNSS pour les employés des entreprises formelles. Or, cette population couverte, en incluant les fonctionnaires qui dépendent d’autres mécanismes de prévoyance, ne représente qu’un tiers des ménages du Maroc.

Un autre tiers des ménages, les plus vulnérables, bénéficient de mécanismes d’assistance comme le RAMED. L’autre tiers des ménages (notamment dans les professions libérales, les petits indépendants et l’informel) ne bénéficient d’aucun système.

L’occasion est unique de mettre sur les rails un modèle de prévoyance réellement solidaire, avec dans un premier temps un produit assuranciel de base commun à l’ensemble de la population; et où chacun contribue selon ses moyens.

L’occasion est unique de mettre sur les rails un modèle de prévoyance réellement solidaire, avec dans un premier temps un produit assuranciel de base commun à l’ensemble de la population

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Aux Etats-Unis, les aides directes vont concerner l’ensemble des ménages américains qui le demandent, à condition d’être enregistrés à l’équivalent de la Sécurité Sociale.

Partout dans les pays avancés, les aides directes sont octroyées via le système de prévoyance.

Au Maroc, nous devons aussi y aller. Il est possible de faciliter l’inscription à la CNSS, dans un premier temps à tous les indépendants et opérateurs de l’informel.

Une cotisation minimale pourrait même être prélevée de l’aide reçue pour la première année ou pas.

En revanche, l’aide reçue serait conditionnée par l’enregistrement à la CNSS. Dans cette situation, l’inscription à un mécanisme de protection sociale serait légitime puisque l’aide directe est une action de protection sociale.

Diriger l’aide vers la CNSS permet également une traçabilité, une meilleure solidarité et une responsabilisation unique du mécanisme de transfert.

Ce serait également un premier pas fort pour ramener l’informel vers le formel, augmenter dans un second temps l’assiette fiscale et créer des conditions de compétition justes dans l’économie.

3. Booster les fintech et mettre en œuvre enfin le Mobile Money à l’échelle nationale

Le Maroc est aujourd’hui en dehors de la scène tech mondiale, non pas à cause du manque d’entrepreneurs ou de compétences, mais à cause d’un environnement régulatoire non propice à l’innovation et au financement par capital, et surtout de l’absence des fintech.

Alors que le modèle d’établissements de paiement complètement interopérables a été poussé par le Maroc, avec près d’une dizaine d’établissements de paiements offrant des solutions de paiement complètement digitalisés, le secteur n’a pas réussi à prendre son essor à l’instar de nombreux pays africains.

Il ne peut y avoir de développement d’un Maroc digital, connecté et moderne, sans inclusion financière de la majorité de la population

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Techniquement, tout est opérationnel (y compris l’interopérabilité), cependant, plusieurs causes à ce non-décollage sont souvent évoquées: l’aversion/manque d’intérêt des commerçants face à un mécanisme qui trace les transactions, la difficulté de recrutement des utilisateurs, la cannibalisation des solutions de transfert de cash existant, la rigidité du mécanisme d’inscription, voire les coûts des SMS de contrôle. Au-delà des raisons évoquées, la réalité est qu’il ne peut y avoir de développement d’un Maroc digital, connecté et moderne, sans inclusion financière de la majorité de la population. Et l’occasion est aujourd’hui unique.

Non seulement Bank Al-Maghrib a accepté de lever la majorité des contraintes, mais l’injection de près de 10 milliards de DH dans ce système aurait donné un coup de boost unique et définitif au dispositif. Déjà, près de 80.000 commerçants sont déjà recrutés et beaucoup d’autres s’inscriraient automatiquement pour profiter de cet appel d’air.

L’argument du changement de comportement est caduc: aujourd’hui, tout ce qui permet de limiter l’interaction physique est favorisé par la population, qui a largement accès à un téléphone.

En interdisant la conversion en cash pendant 3 mois, cela permet aussi de recruter davantage de commerçants et éviter des dérives. Il y a fort à parier que si on rate cette opportunité unique, aucune autre fenêtre ne saurait être aussi favorable.

Le modèle d’établissements de paiement complètement interopérables a été encouragé par le Maroc, mais le secteur n’a pas réussi à prendre son essor à l’instar de nombreux pays africains.Crédit: DR

4. Stimuler durablement l’économie nationale et régionale par une politique industrielle réorientée et la commande publique mieux dirigée

En période de crise, le principal moteur de stimulation de l’économie est la commande publique. C’est l’occasion aujourd’hui de réorienter notre politique industrielle, et de mettre des règles pour des achats publics qui soient durables et qui favorisent l’économie nationale.

Les circulaires du ministère des Finances durant cette crise sont focalisées sur le maintien de la trésorerie des PME et la réduction des délais de paiement. Ces premières décisions, bien appliquées, correspondent à la priorité du moment. Mais pour maintenir une économie, des marchés valent mieux qu’une aide directe. Il s’agit de justement maintenir des appels d’offres publics qu’on peut être tentés de reporter.

Tout report substantiel constituera un frein brutal de l’activité; il est non seulement en contradiction avec la volonté de garder l’économie en marche, mais s’appuie sur une fausse impression que les entreprises pourront rattraper leur retard en fin d’année pour rembourser leurs lignes de financement octroyées pour ces trois mois d’inactivité.

Les circulaires du ministère des Finances durant cette crise sont focalisées sur le maintien de la trésorerie des PME et la réduction des délais de paiement

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

C’est surtout l’occasion de changer les mécanismes d’achat notamment quand il s’agit d’innovation. Ce qui a été fait en urgence pour les équipements médicaux, masques marocains ou matériel informatique, peut être généralisé même en dehors de cette crise et ouverts à d’autres secteurs comme l’artisanat ou la culture par exemple.

C’est aussi l’occasion de mettre en œuvre à échelle régionale des innovations marocaines ayant fait leur preuve à l’international dans l’e-learning, les classes virtuelles, les medtechs, et pourtant jamais utilisées au Maroc.

Tout en gardant les règles de la compétition saine et transparente, ouvrir des opportunités pour l’innovation marocaine en garantissant la possibilité de transactions facilitées ou en co-développement est aujourd’hui une nécessité pour stimuler l’entreprenariat.

Dédier 20% des budgets d’achat pour des TPE et PME, les artisans, avec une forte valeur ajoutée marocaine, serait un moteur de stimulation salutaire et constructif de l’entreprenariat pendant cette crise et lors de la relance.

5. Redéfinir notre approche avec la diaspora marocaine: tout mettre en œuvre rapidement pour attirer du financement international

Les conséquences à moyen terme de cette crise sont incertaines, mais tous les rapports prévoient une période de décroissance plus ou moins longue. Concernant le Maroc, le plus important, c’est que des secteurs générateurs de devises comme le tourisme et les transferts des MRE seront durablement impactés. Pareil pour l’industrie où la baisse de l’activité conjuguée à la poussée probable du protectionnisme européen va mettre à mal le secteur. Dans ce contexte, et pour équilibrer notre balance des paiements à court terme pour assurer la bonne alimentation des marchés, miser uniquement sur la baisse de la facture énergétique est suicidaire.

La solidarité et les avances bancaires sont des solutions de court terme qui permettent de tenir ou de dépasser la crise, mais largement insuffisantes après 2 mois car ne permettant pas une injection de capital nouveau.

Or, cette crise a montré aussi l’attachement de la diaspora marocaine à sa patrie. Les contributions au fonds de solidarité ont afflué de l’international de façon importante. Des dizaines de Marocains occupent des positions exécutives dans le milieu de la finance internationale ou sont des entrepreneurs à succès. Pourquoi ne pas utiliser la connaissance que nous avons maintenant de notre diaspora pour structurer et systématiser une relation sur la durée permettant de profiter de ses compétences et de ses relations?

Le Maroc est considéré en avance dans la gestion de la crise, il faut qu’il le soit aussi dans la lecture des marchés financiers

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Le Maroc est considéré en avance dans la gestion de la crise, il faut qu’il le soit aussi dans la lecture des marchés financiers. Les relais marocains dans la finance internationale peuvent le faire. Aujourd’hui, l’image du Maroc sur le marché est bonne et l’offre de financement encore abondante, mais elle ne le sera plus quand tous les pays vont se ruer sur cette offre. Déjà aujourd’hui, des pays come Israël ont anticipé leurs émissions obligataires. Savoir profiter de cette période pour sécuriser un financement en devises est absolument critique, et la célérité de décision est nécessaire.

Par ailleurs, dans un second temps, il s’agit de simplifier au maximum l’attractivité du capital vers le Maroc, notamment à travers les fonds d’investissement, pour aider les entreprises marocaines à changer d’échelle. Il y a très peu de transactions qui se feront dans les prochains mois, mais améliorer le cadre pour faire du Maroc un pays attractif pour les fonds internationaux va vite devenir nécessaire dans cette guerre au financement qui se profile.

Rediriger l’aide de la diaspora vers un fonds d’investissement dans les PME marocaines, géré par une équipe de professionnels marocains du Private Equity, pourrait être une première étape.

Le mode de gestion de cette crise a montré que tout est dépassable quand il s’agit de l’intérêt national suprême

Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek

Pour conclure, ces 5 idées ont pour la plupart souvent été débattues et les principes généraux émanent du bon sens et sont relativement consensuels. En revanche, l’exécution a souvent buté sur des considérations culturelles, réglementaires ou simplement de mécanisme de décision.

Le mode de gestion de cette crise a montré que tout est dépassable quand il s’agit de l’intérêt national suprême.

Les mesures prises actuellement sont coûteuses, qu’elles servent donc aussi à moderniser notre pays en même temps, et ne pas constituer uniquement une parenthèse de l’histoire.

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